Pour le sport

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Annick Davisse : Bribes et pépites de Jacques Rouyer

A partir de son texte « recherches sur la signification humaine du sport et du loisir ? » en 1965 dans Recherches internationales.

 

J’ai fait le choix de repérer des pépites et de vous donner à lire ces fragments du document en trois parties : l’analyse historique, les perspectives du sport et celles de l’EPS.

Je passerai vite sur la première, l’histoire, mais c’était novateur de sa part de mettre en rapport le sport antique, dont l’agonistique, se développant en Grèce grâce à l’esclavage et le sport moderne, dans l’Angleterre du 19è où avec l’exploitation du salariat industriel, l’aristocratie et la haute bourgeoisie ont besoin d’hommes prêts à affronter la réalité sociale. Ce n’est pas par hasard si Jacques plus tard sera passionné par la réflexion de Norbert Elias sur la fonction du sport dans le processus de civilisation.

Justement, avec son ancrage profond dans la lutte de classe, ce qui préoccupe notre ami dans l’analyse des rapports entre loisirs de classe, travail aliéné et étapes de développement du sport, c’est la question suivante : « quel peut être en France le contenu d’une organisation sportive démocratique ?». Il propose, je cite, « une remise en question de la pratique sportive telle qu’elle est, non pour oublier qu’elle est l’objet d’un besoin réel, mais pour avoir le souci d’en inventer les formes les meilleures, les plus humaines », et poursuit, évoquant les besoins des travailleurs « pour créer les conditions de la pratique de masse, il faut non seulement un minimum de conditions matérielles décentes, mais il faut aussi inventer des formes d’organisation, des structures nouvelles, qui susciteront les besoins au lieu de les étouffer. C’est l’originalité historique de la FSGT, actuellement, que d’expérimenter de telles formes ». A propos de ces formes il insistait sur « le souci de ne pas abstraire la réalité essentielle du sport : le processus compétitif ».

 

C’est évidemment sur les « perspectives de l’éducation physique » que Jacques analyse la domination des théories d’éducation physiques abstraites et individualistes.

Se référant à Henri Wallon et à Léontiev, Jacques affirme que « l’éducabilité de l’homme semble sans limites ». Evoquant Dewey, « la découverte spontanée, le jeu libre » qui suffiraient au développement de l’enfant, Jacques écrit qu’ « une authentique méthode active ne peut se limiter à faire agir l’être total en oubliant que l’objectif est d’acquérir les pratiques de la vie réelle » (que) l’enfant doit être actif en effet, mais dans une activité d’apprentissage, d’acquisition ».

« C’est dans une activité sociale concrète qui intériorise le savoir pratique de l’homme que sont mises en œuvre les possibilités motrices. C’est ce qui fait toute l’importance du travail manuel, du sport »

« On comprend mieux pourquoi il faut rompre avec la compréhension intellectualise et traditionnelle du terme « éducation physique ». L’homme, l’activité humaine ne se découpe pas en tranches ». C’est ici l’approche dualiste que critique jacques.

 

Il faut encore citer deux propositions de Jacques qui me semblent présentes dans le travail d’élaboration qui nous est commun à tous: « Cette éducation spécifique (fonde) ses buts et ses moyens sur la pratique sociale en développement », et, pour lui les activités en développement du loisir actuel sont sport et danses ». Et danses est ici, déjà, au pluriel.

Enfin l’importance du vocabulaire de la « technologie » de l’activité physique et la nécessité de « l’analyse dialectique des pratiques que l’on veut faire acquérir, c’est à dire (de) dégager les contradictions qui leur sont inhérentes ».

 

Donner des bribes de ce texte, me semblait le plus utile, mais je voudrais ajouter une ou deux considérations plus personnelles.

 

Qu’est-ce qui a poussé Jacques, à ce moment là, à s’engager dans ces « recherches sur la signification humaine du sport et du loisir ? Je ne vais pas redire le contexte que tout candidat au CAPEPS apprend : les JO de Rome et une politique gaullienne de grandeur nationale qui intègre à sa manière les enjeux du sport. Ce que disent moins les prépa Capeps, c’est comment l’apogée des trente glorieuses et la marque sanglante de la guerre d’Algérie sur les jeunes de cette époque, ouvrent une volonté conquérante, tournée vers l’idée d’un changement de société progrès possible de l’humanité. Avec un PCF qui influence un électeur sur 5.

De sa rencontre, quelques années avant, à l’école normale d’Auteuil, avec Guy Besse, philosophe marxiste et communiste, Jacques a gardé la conviction qu’il faut approfondir la réflexion théorique, et le goût de la faire. Sa participation, sur ce terrain, à la commission sportive dans laquelle Jean Guimier entretient cet esprit conquérant, le pousse certainement à accentuer sa réflexion théorique.

Dix ans plus tard, lorsque le texte est republié, dans « sport et développement humain », Jacques est dans l’équipe de coordination, ce n’est pas par hasard si un texte de Guy Besse s’y appelle « ancrages », suivi d’un de Léontiev sur l’homme et sa culture. La contribution de Jacques est la même, dans une partie « questions idéologiques », mais sa « bifurcation » a déjà eu lieu, puisque pour la liste Unité et Action de 69, nous sommes allés chercher Jacques. Bien que placé en fin de liste, il est élu. Pris dans la dynamique du renouveau syndical, il ne change certes pas d’orientation personnelle mais les urgences de la réflexion pédagogique syndicale l’engagent autrement. 

Cette « bifurcation » fut-elle coûteuse pour Jacques ? Certainement, Guilhem Véziers, nous le laisse entendre puisque rapportant son témoignage de 2003, il écrit que Jacques n’importe pas au Snep des idées qui lui tiennent à cœur, et cite ces propos : « je continue à penser que le concept d’éducation physique comme matière d’enseignement est une erreur. Je le pense depuis quarante cinq ans. Mais seulement j’ai mis de côté ma conviction personnelle parce que dans le cadre syndical c’était un élément de division ».

On nous en a fait des procès sur syndicat et parti ! Or Jacques était clair là dessus, plus précisément sur le rapport entre luttes revendicatives et « lutte » de classe, sans confusion et sans hypocrisie.

Avec franchise, Jacques menait des batailles d’idées, comme passion même, mais pas de cette façon subalterne, politicienne qui aurait instrumentalisé le syndicat en courroie de transmission. S’il y a eu transmission c’est plutôt dans l’autre sens et que le poids des syndicalistes, dans la commission sportive comme dans la commission enseignement du PCF a plutôt orienté un certain « suivisme » du politique. Ne retrouve-t-on pas là le poids d’une certaine absence du monde du travail dont ne pouvait se passer une pensée des transformations ?

Mais l’essentiel, qui nous a toujours rassemblé, au delà des appartenances politiques, est cet acquis : un syndicalisme qui se contenterait de seulement « refléter » l’opinion des syndiqués serait inefficace. Il est bien aussi de la responsabilité syndicale de comprendre les attaques et de situer les possibles. Cela engage une vision de la société et de la personne humaine et des voies de leur développement. Et là dessus, oui, les communistes étaient à l’aise, et sans masque, dans cette culture professionnelle des enseignants d’EPS. Ceux qui ne le comprennent toujours pas devraient constater que c’est peut-être lié à une exigence de liaison théorie/pratique plus forte je crois qu’en d’autres domaines.

Bien sûr, ce positionnement supposait et suppose une forte démocratie syndicale, et il est vrai que nous avons connu, sur ce terrain, des heures plus fastes en terme d’adhésions au syndicat, mais ceci est une autre histoire ….

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