Pour le sport

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Dossier réalisé par Nicolas Bonnet avec la collaboration de Colette Bocher, Nina Charlier, François Perez et Igor Martinache.

 

Il est grand temps que le sport cesse d'être un support du sexisme !

 

Tribune libre par Colette Bocher, 

Agrégée EPS, ancienne directrice de l’UNSS des Yvelines, membre de la commission Sport du PCF, syndicaliste et féministe

 

Depuis que le sport existe les hommes en ont fait un terrain de  virilité, le « sport-femelle », selon les termes volontairement méprisants de Pierre de Coubertin, se construisant dans l’adversité.

Il faut se remettre en mémoire les combats, au début du siècle dernier, des sportives de Fémina-Sport, avec pour porte drapeau Alice Milliat, pour bien mesurer l’oppression spécifique qu’impose le sport masculin aux femmes, avec en contre-partie le courage et l’audace de leur part à affronter et à construire y compris des Jeux Olympiques Féminins.

Ce qualificatif de femelle, qui dans notre langue est réservé aux animaux, révèle le mépris d’une société tout entière, qui tarde à reconnaître aux femmes l’égalité citoyenne dont le droit de vote en 1944, et le droit de « disposer de leur corps » en 1975 !

Mais encore maintenant, les femmes sportives sont identifiées sous le vocable « féminines » ! « Sont-elles de vraies femmes ? » s’interrogerait de manière ironique Catherine Louveau.

Le sport reste un lieu identifié de culture du sexisme. Mais avec le virilisme hypertrophié du football masculin,  dont les rites sont grossis par la télévision, la presse écrite, et les journalistes à leur service,  cette culture atteint son paroxysme.

Ce n’est sans doute pas un hasard, si son envers, le football féminin, devenu le « foot des princesses », fait l’objet de tentatives de confinement et d’un enfermement de « conte de fée » écrit Nina Charlier, qui sert de camouflage à son rejet.  Souvenez-vous des vraies batailles, y compris juridiques, d’équipes féminines de football pour exister ! Comment des femmes osent-elles occuper le sacro-saint théâtre de la vénération des performances masculines et exiger l’égalité  d’accès et de droits ?                

Mais jamais, que je sache, un responsable de l’Education Nationale, ne s’est autant égaré sur un sentier sexiste … à ce niveau !

Depuis que les programmes de l’enseignement secondaire de 1945,  ont unifié les contenus à l’identique pour les garçons et les filles, et officialisé l’existence et le fonctionnement sportif et associatif des Associations sportives scolaires, ( OSSU, ASSU, puis UNSS ), les mêmes droits n’ont cessé de se construire et de se développer autour d’un projet social égalitaire pour tous : scolarité obligatoire jusqu’à 16 ans, mixité dans les classes .

Et l’UNSS s’est toujours positionnée en maillon fort de cette conquête d’un sport créatif et attractif pour toutes et tous ! Elle a  été porteuse d’innovations et d’ouverture à tous les niveaux de pratique et sur pratiquement tous les sports. Souvenons-nous de ses Jeux… de l’UNSS, de ses Jeux Européens, et de l’ensemble des initiatives porteuses d’égalité, de mixité. Souvenons-nous des initiatives du « Paris-Séoul » et de la « Terre à la Lune », mais aussi du « Cross de toutes les couleurs », en relation avec la Ligue des Droits de l’Homme,  pour mieux dire l’importance accordée à la pratique sportive de toute la communauté humaine scolarisée sur le sol français, quel que soit son monde d’origine .

Alors maintenant l’UNSS tournerait le dos à ce grand projet social ? Pire : elle endiguerait les avancées des pratiques des filles, alors qu’elle constitue la fédération française la plus féminisée, en imposant un football « sexué », c’est-à-dire marqué de l’oppression de sexe ! …et le reste à suivre ??

« Quels blocages l’idéologie libérale a-t-elle  bien pu nous inoculer, à notre insu, petit à petit, habilement… ? Où est la profession, la rebelle, l’ambitieuse, la dynamique ? », s’interroge Alain Briglia  dans ce même bulletin du SNEP, qui sous la plume de Nina Charlier, dénonce et condamne le machisme de « pastille rose ». Et il ajoute… « pour penser l’école comme une fabrique d’espoir, d’avenir, d’émancipation au lieu de l’assujettir à une dimension utilitariste renforçant les inégalités sociales, déjà à l’œuvre ».

Et s’il est une inégalité sociale, encore à l’œuvre, c’est bien celle  de l’inégalité des sexes. De même que les affaires DSK en avaient révélé la persistance tenace, de même le vide juridique qui a suivi la suppression de la loi sanctionnant le harcèlement sexuel, précipitant dans le néant un millier de dossiers,  ont réveillé les combats des  féministes.

Pourtant le sport n’est pas intégré dans les combats du féminisme ! Les exigences égalitaires des jeunes filles et des femmes sont-elles suffisamment présentes dans nos actions militantes qu’elles soient sportives, sociales, syndicales ou politiques ? Au point qu’un directeur de l’UNSS et un président de football se permettent d’irriguer de sexisme le foot féminin de l’Education Nationale ! 

                  Tout ce qui fait inégalité doit être combattu. Tolérance zéro !                 

                  Ne laissons pas le sport à la porte du féminisme !

Oui la profession, la rebelle, l’ambitieuse, la dynamique doit réagir, et elle va le faire partout où c’est possible.  Mais au-delà, il faut faire de cette grande question de la place des femmes dans le sport un enjeu de société. Parce que le sport actuellement espace de culture du machisme, doit et peut devenir un des vecteurs de ce projet d’émancipation auquel nous nous référons, comme projet humain. Et cette démarche doit être portée par tout le mouvement social !

Ne laissons rien passer ! Osons le féminisme ! Déjà notre texte syndical « Vers un manifeste pour l’EPS » est porteur de cette « problématique sociale », il peut encore être enrichi.

Construisons dans l’ambition ! Celle de l’Education Nationale et de son sport scolaire que nous continuerons à investir d’un rôle social à égalité de droits, d’accès aux pratiques et de responsabilités… «au nom de  l’idéal  qui nous faisait combattre et qui nous pousse encore à nous battre aujourd’hui » Aragon. 

 

Tout commence à l’école ! Claire Pontais*

le 04 juin 2012

Tout commence à l’école ! Claire Pontais*

L’école est le seul lieu obligatoire pour toutes et tous d’ouverture à la pratique sportive.

Lorsqu’un gouvernement souhaite faire des économies sur le dos de l’école, il est toujours tenté de commencer par l’EPS, le sport scolaire et les arts. Soit en cherchant à les renvoyer hors de l’école (accompagnement éducatif, « cours le matin, sport l’après midi ») pour remplacer les enseignants par des animateurs qui coûtent moins cher, soit en diminuant les horaires scolaires et/ou en réduisant la teneur culturelle. Ainsi, le socle commun limite le rôle de l’EPS à des objectifs de santé (version hygiéniste = bouger) et de paix sociale (sport = respect des règles).  L’éducation sportive est alors, dans le meilleur des cas, renvoyée aux collectivités locales, ou au pire à la sphère privée, sous la responsabilité des familles. Cela ne peut, à terme, que  renforcer  les inégalités sociales, géographiques, entre garçons et filles.
L’école, c’est le seul lieu obligatoire pour tous les élèves jusqu’à 16 ans (12 millions), où ils ont leur premier contact (et parfois le seul)  avec le sport et les activités physiques artistiques.
Dès le plus jeune âge, les enfants des familles favorisées font des randonnées en forêt, vont à la mer, la piscine,  dans des clubs spécifiques (bébés nageurs, baby-gym, baby-basket). Dans les milieux défavorisés urbains, nombre d'enfants ne savent pas faire de vélo en sixième, ne savent pas nager ni courir longtemps sans s'arrêter…  Sans l’école, la majorité des  enfants ne vivraient pas d’activités de pleine  nature, la majorité des garçons ne connaîtraient pas la danse,  l’immense majorité des filles ne feraient jamais de sports collectifs, etc.
L’école, c’est donc le seul lieu d’accès à la culture pour tous. Au-delà de la découverte de la culture physique, sportive et artistique, sa fonction est de faire apprendre pour permettre à chacun de développer des pouvoirs nouveaux :  des pouvoirs d’agir « par corps » qui donne une confiance en soi et une plus grande liberté, des pouvoirs pour mieux  penser la complexité de son activité et apprendre à porter un regard critique sur les faits (en tant qu’acteur, spectateur, organisateur, etc.), des pouvoirs d'agir avec les autres : écouter, donner son avis, débattre, partager, coopérer et  s'enrichir de la présence de l'autre. L’EPS est un enseignement privilégié pour réhabiliter les savoirs collectifs dans l’école d’aujourd’hui, dans lesquels l’autre est une ressource, le besoin de l’autre est une condition pour réussir.
Ces  pouvoirs nouveaux sont la condition pour que tous les élèves aient une réelle liberté de choix. Quand on se sent nul (ou nulle) dans un sport, on ne peut pas oser pousser la porte d’un club ou d’une association, d’autant que le milieu sportif n’est pas majoritairement organisé pour les adultes débutants ou les plus faibles, ni sur le plan des formes de pratique, ni sur le plan de l’encadrement.  
La mission de l’école, service public, est donc de créer toutes les conditions pour que chacun-e trouve suffisamment de plaisir ici et maintenant à apprendre et se transformer pendant le cours d’EPS, et oser poursuivre ensuite, après l’école, pendant l’enfance, l’adolescence et plus tard pour avoir une pratique sportive physique régulière.

Des mesures d’urgence

Les conditions à réunir pour que cela fonctionne sont assez simples.  De manière urgente :
• rétablir les postes « volés » par le gouvernement Sarkozy  pour assurer un enseignement à tous dans des classes à 24 élèves.
• assurer une formation de qualité aux enseignants pour qu’ils soient en capacité de faire progresser tous les élèves, en particulier ceux et celles qui n’ont que l’école pour apprendre.
• pour l’école primaire, rétablir l’épreuve obligatoire au concours pour assurer une formation initiale à tous les professeurs des écoles et une formation « à dominante EPS » plus poussée pour ceux et celles qui le souhaitent. Cela a déjà existé en formation continue, mais l’institution n’a jamais voulu s’intéresser à ces pratiques qui favorisent pourtant le travail d’équipe et assurent la polyvalence des enseignements. Le prétexte est de ne pas toucher à la polyvalence des enseignants, pourtant illusoire, notamment au CM1-CM2.
• créer un forfait horaire USEP (union sportive de l’enseignement du premier degré) pour les professeurs d'école,  comme il existe un forfait UNSS (union nationale du sport scolaire) pour les professeurs EPS.  Ces décharges USEP, déjà expérimentées, sont la seule solution pérenne pour développer une pratique sportive scolaire de masse.
• avoir une politique ambitieuse d’équipements  proches des écoles (non concurrence).

Des objectifs-horizons en débat

• augmenter l’horaire EPS à tous les niveaux de la scolarité (4 heures par semaine), et revoir l’ensemble des contenus de programmes.  Il faut enrichir le temps scolaire et non le diminuer !
• développer le dialogue entre l’école et les élus et responsables associatifs locaux pour améliorer l’offre éducative globale et la complémentarité école-hors école en respectant les missions des uns et des autres : d’un côté, éviter la substitution au sein de l’école et de l’autre, revoir les contenus des loisirs qui sont souvent excessivement « scolarisés ».

Ces mesures sont de nature à assurer une réelle entrée en culture de chaque enfant et par la même, à faire que chaque adulte, par une pratique sportive plus éclairée, contribue à faire évoluer le sport lui-même.
 

 

La Revue du projet, n° 18, juin 2012

 

Les femmes dans le sport : inégalités et discriminations, Catherine Louveau*

le 04 juin 2012

Les femmes dans le sport : inégalités et discriminations, Catherine Louveau*

Les inégalités et les discriminations entre les sexes perdurent à tous les niveaux de la pratique sportive : accès à la pratique et aux diverses disciplines sportives, place dans le sport de haut niveau, accès aux postes de responsabilités, invisibilité ou présence conditionnelle dans les media.

C oncernant l’accès au sport la distance entre les femmes cadres ou travaillant dans le tertiaire et les femmes ouvrières et agricultrices, ayant souvent connu des scolarités courtes, est toujours considérable à l’aube du XXIe siècle. Les trois quarts des femmes ne pratiquant aucune activité physique sont employées ou ouvrières. Quelle que soit la position sociale, les hommes ont toujours plus de probabilité de pratiquer du sport. Ce constat d’une sous-représentation des femmes des milieux populaires perdure parmi les filles adolescentes.
En théorie et réglementairement, les femmes peuvent pratiquer tous les sports. Dans les faits, une quarantaine comptent moins de 20% de femmes ; il y a toujours très peu de femmes dans les sports considérés comme « masculins », tels le rugby, les sports de force, de combat rapproché, les sports à risque et motorisé, etc. Elles y sont minoritaires et surtout encore très malvenues. Le football n’a pas connu cet « engouement » annoncé par les media après 1998, la FFF (fédération française de football) comptant à ce jour moins de 3 % de femmes. Plus généralement, les femmes ne représentent qu’un tiers des licenciés, moins de 40% des sportifs de haut niveau « aidés » et elles sont sous-représentées dans les postes d’encadrement. Des déclarations de principe sur la mixité et au mieux la parité existent de longue date au plan national et international (CIO). Sans effet voyant sur les faits ainsi qu’on peut l’observer en France puisqu’elles représentent moins de 10% des cadres techniques et administratifs.

Un procès de virilisation

Les inégalités et discriminations prennent souvent la forme d’un procès de virilisation qu’il faut bien qualifier d’incessant. Si la femme « active » et musclée est un modèle donné comme positif (comme signe de tonicité, de « forme »...), nombre de  sportives performantes demeurent questionnées quant à leur identité de « vraies femmes ». En particulier dans des sports dans lesquels elles sont peu nombreuses et que l’histoire et la culture ont dévolus aux hommes (foot, rugby, boxes, cyclisme, haltérophilie…). C'est justement un « trop de virilité » qui a amené, dans les années soixante, la mise en place de contrôles de féminité pour toutes les sportives concourant au niveau international. Elles devaient prouver être de « vraies femmes ». Toujours mis en œuvre partant d’un « doute visuel » [sic], ces contrôles relèvent d’une pratique discriminatoire n’admettant pas, pour les femmes, les différents morphotypes existant parmi les femmes comme parmi les hommes.  
Leur invisibilité dans les média est extrêmement significative : 80 % du temps consacré au sport sur les chaînes hertziennes ne montre que des hommes. Elles sont d’autant moins médiatisées qu’elles font du foot, du rugby, de l’haltérophilie, de la lutte etc. C’est-à-dire des activités jugées « non féminines » et dites « non vendables » (ce que les audiences lors de retransmissions de matches de handball ou de football en 2012 démentent d’ailleurs). Alors que leurs performances et compétences sont avérées, et peut-être même à cause de cela, les sportives sont de plus en plus enjointes aujourd’hui de s’exposer dans le registre de la femme séduisante ; les tenues qu’on leur demande de porter dans les compétitions de haut niveau, voire qu’on leur impose (moulantes, jupettes obligatoires, etc.), les images de nombre d’entre elles, publicitaires ou « sportives » attestent d’une sexualisation exacerbée de leur présentation. Elles ont un « prix » à payer pour la médiatisation de leurs performances.
 

Pourquoi tant de discriminations ?

 

Toute l’histoire du sport s’est construite par et pour les hommes. Depuis le XIXe siècle, il a été pensé et organisé pour former les hommes à la masculinité et à la virilité, pour qu’ils deviennent, de « vrais hommes ». Hommes et femmes sont certes différents mais ces différences, entre autres morphologiques, sont pensées et incorporées comme une infériorité naturelle, alors qu’il s’agit d’une construction culturelle, sociale, alimentant des représentations ; c’est sur ces différences naturalisées (le sexe « faible ») que se sont ancrées, socialement et politiquement, les inégalités et les discriminations.
Car sur les faits et les processus à l’œuvre dans la production de ces inégalités, deux niveaux sont engagés. D’un côté, ce qui relève de la culture, du social, de situations conjoncturelles constituant des conditions d’impossibilité, des « obstacles », s’agissant de l’accès des femmes aux pratiques sportives et plus généralement au monde du sport. Ces inégalités relèvent par ailleurs de l’institution, id est des modes d’organisation du sport moderne et contemporain, de choix politiques attestés par des discours, des textes, des lois. Si des conditions sociales, géographiques produisent des inégalités, la place des femmes et des deux sexes dans les pratiques sportives est en même temps tributaire du niveau institutionnel et politique.

 

Comment en finir avec ces inégalités ?

 

Il faut inlassablement rendre visibles ces inégalités et discriminations. Depuis plusieurs décennies de revendications et de vigilance, et en dépit des lois, les changements concernant les conditions de vie et activités des femmes sont décevants, elles demeurent assignées à des places, fonctions, métiers, sous-représentées, inégalement traitées. Quand on laisse « faire les choses », par souci égalitaire, les pratiques dominantes ont toutes probabilités de se reconduire, les logiques de distinction et de discrimination tendent alors à se reproduire. Les recommandations de toutes sortes n’ont pas manqué mais elles demeurent très souvent au rang de principes incantatoires. Les démarches volontaristes sont désormais nécessaires ; les lois et textes existants, incitatifs voire anti-discriminations doivent être appliqués sous peine de sanctions. La différenciation et les inégalités entre les sexes n’attendent pas le nombre des années, autre plan d’action nécessaire. Les catégorisations sexuées, « masculinité » et « féminité », ainsi que les rapports sociaux entre les sexes s’incorporent. C’est pourquoi le sport et l’éducation physique doivent constituer des occasions de mise en évidence des inégalités et d’apprentissage de l’égalité. Les enseignants, éducateurs et animateurs doivent bénéficier d’une formation à l’égalité.
Inégalités et discriminations ont donc souvent partie liée. L’égalité est une question de traitement, de considération, d’importance, tant au tant au plan des lois que des pratiques et des représentations. L’égalité est donc politique.

*Catherine Louveau est sociologue, professeur en Staps à l’université Paris-Sud.

La Revue du projet, n° 18, juin 2012